Ernesto García López : « Être de gauche n’est pas suffisant pour rassembler »

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Chercheur en anthropologie politique et porte-parole de « Ganemos Madrid », Ernesto García López participait au débat organisé le 14 février par un collectif d’associations d’Aubagne dont la nôtre. Un débat au cours duquel il a été question de la crise, de la dette publique, des politiques d’austérité et des expériences alternatives entreprises en Grèce et en Espagne avec Syriza et Podemos. Ernesto García López a évoqué le rôle fondamental des mouvements sociaux dans la lutte contre les politiques d’austérité et la nécessité pour chacun d’entre nous de redéfinir sa relation aux autres et au monde.

Depuis le soulèvement populaire du 15 mai 2011 en Espagne et l’occupation de La Puerta Del Sol à Madrid, une partie du mouvement des « Indignés » s’est organisé pour convertir l’indignation en changement politique. Cela s’est traduit en janvier 2014 par la création d’un nouveau parti politique baptisé « Podemos » dont l’influence n’a cessé de grandir au point d’inquiéter les tenants du système libéral. La mobilisation citoyenne dans une Espagne gangrénée par la corruption a également donné naissance au mouvement « Ganemos », des plateformes citoyennes qui se sont rapprochées de Podemos pour constituer des listes aux élections municipales. Membre de Ganemos Madrid, une plateforme citoyenne qui cherche comme Podemos à convertir – mais à l’échelle municipale – l’esprit du « 15-M » et son mouvement des Indignés en bulletins de vote, Ernesto García López était invité le 14 février à Aubagne aux côtés de l’écrivain et sociologue Christian Maurel et de l’écrivain et cinéaste Yannis Youlountas à débattre avec le public autour des questions de la dette publique et des politiques d’austérité.

Cet « assassin de la langue française » comme il s’est présenté lui-même à son auditoire s’est pourtant exprimé dans un français plus intelligible que chez nombre d’hommes politiques nés sous le double signe de l’hexagone et de la langue de bois. Le chercheur en anthropologie politique a d’abord évoqué l’importance et le rôle essentiel des mouvements sociaux en Espagne depuis le mouvement des Indignés en 2011 à Madrid et l’occupation de La Puerta del Sol : « En Espagne avant l’irruption de Podemos et de Ganemos, l’espoir s’est levé avec la mobilisation citoyenne, avec le mouvement M15, beaucoup de citoyens et notamment la jeunesse ont occupé la Puerta del Sol à Madrid sans aucun drapeau et sans répondre à aucune consigne des syndicats de gauche. Ils ont décidé d’occuper la place et de se battre pour dire nous ne sommes pas de marchandises dans les mains des politiciens. Ils ont essayé de faire une expérience directe d’autogestion, de citoyenneté, de gestion de l’espace public. Pendant un mois, plus de 15.000 personnes ont décidé de créer leurs propres services à la population avec des repas communautaires, des médias alternatifs, télés et radios. Grâce à ces expériences partagées, les mentalités ont changé, c’est très important. Les initiatives se sont multipliées avec des assemblées dans les quartiers, des marches pour la dignité, pour l’emploi, pour la santé, pour la défense des services publics. Ce type d’expérience a été fondamental pour articuler ensuite la réponse institutionnelle. La réponse institutionnelle, la lutte électorale, ne sont pas possibles sans d’abord l’expérience du mouvement social ».

Nous sommes ce que nous faisons pour changer ce que nous sommes

Il a ensuite évoqué la question de la « subjectivité politique » et de « l’imagination politique » en citant l’écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano, célèbre pour avoir écrit Les veines ouvertes de l’Amérique latine et qui écrivait Nous sommes ce que nous faisons pour changer ce que nous sommes : « C’est une idée très importante. L’expérience quotidienne de la crise et de ses conséquences sur la vie quotidienne, sur l’emploi, la répression policière, les expulsions, tout cela doit nous inciter à lutter contre les politiques d’austérité ». Et à faire preuve d’imagination, de cette imagination politique qui a permis l’émergence en Espagne d’un courant politique alternatif, débarrassé des oripeaux des partis traditionnels. Citant cette fois le poète espagnol Saint Jean de la Croix qui écrivait pour venir à ce que tu ne sais pas, il te faut aller par où tu ne sais pas, Ernesto García López a insisté sur la nécessité de réinventer la politique en se dépouillant de tout modèle et dogmatisme : « Il n’est pas possible de définir exactement quelle est la direction à prendre et quel est exactement le projet. Peut-être que le projet est en chemin. Voilà une alternative. Être différent de soi-même par le chemin de l’expérience est fondamental, pour se débarrasser, non pas de son identité, mais de nos doutes et nos hésitations pour travailler ensemble et investir le champ politique. Aujourd’hui en Espagne cela se déroule sur les places, dans les quartiers, dans la rue », et d’interroger son auditoire : « Comment pouvons nous construire à nouveau une subjectivité politique, un nouvel élan de ce que nous sommes ? ».

La réponse est, selon lui, dans la réappropriation du champ politique par les citoyens. Se pose alors la question de l’articulation entre les mouvements sociaux et les partis politiques et particulièrement ceux de gauche « parce que nous sommes de gauche mais que n’est pas suffisant pour rassembler une majorité de gens », dit-il avant d’ajouter : « J’ignore comment cela se passe en France, mais en Espagne jusqu’à présent les mouvements sociaux étaient utiles aux partis politiques qui les utilisaient pour le travail dans les quartiers. Mais après le mouvement du 15 mai, les mouvements sociaux ont inversé les rôles. C’est une condition pour transformer la politique mais c’est difficile car les appareils sont très fermés à ce type de rapport. Mais pour nous c’est très important. C’est la raison pour laquelle dans différentes villes d’Espagne, à Madrid et à Barcelone en particulier, nous avons préparé des candidatures d’unité populaire entre les partis politiques et les mouvements sociaux. Avec ces derniers comme acteurs principaux de la vie politique ».

L’expérience de candidatures d’unité populaire est une alternative pour parvenir à changer les institutions

Vient ensuite la question de la lutte institutionnelle qu’Ernesto García López pose comme une condition pour parvenir à inverser les rapports sociaux et libérer la démocratie. Et de ce point de vue là, Podemos a réussi à transformer le regard de la population à l’égard des institutions : « L’expérience de candidatures d’unité populaire (entre Podemos et Ganemos, n.d.l.r) est une alternative pour parvenir à changer les institutions ». Il raconte qu’à Madrid les gens étaient dans de telles difficultés qu’il leur est apparu vital de prendre leurs affaires en mains : « De quelles institutions avons nous besoin ? La réforme des institutions passe par la radicalisation jusqu’à l’avènement d’une démocratie directe. Il faut se donner les moyens de transformer les lois locales, ce qui pose la question de la désobéissance aux institutions quand c’est nécessaire. Nous pouvons désobéir à des lois régionales et nationales, créer des institutions locales comme le prolongement des mouvements sociaux. L’institution peut être un nouveau mode d’action politique. Sans la désobéissance institutionnelle, sociale et la subjectivité politique, il sera difficile de lutter contre les politiques d’austérité ».

Enfin sur la question de l’internationalisme, Ernesto García López est revenu sur la victoire en Grèce de la coalition de gauche Syriza : « Beaucoup d’Espagnols sont allés à Athènes pendant les élections. Dans mon quartier à Madrid le jour des élections en Grèce, beaucoup de personnes ont attendu les résultats parce que les Grecs faisaient l’expérience de la transformation sociale à laquelle nous travaillons. Les gens fondaient énormément d’espoir dans la victoire de Syriza. L’enseignement que nous en tirons à Madrid c’est qu’il est important d’entrer en action, chaque action en entraînant une autre. Nous construisons ainsi pas à pas une subjectivité politique. Il n’y a pas de mode d’emploi précis pour parvenir à changer la société. Seule la lutte compte ».

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