Yannis Youlountas : en Grèce le mot « gauche » n’est plus un mot tabou

Yannis Youlountas est l'auteur de plusieurs films documentaires dont  "Ne vivons plus comme des esclaves"

Yannis Youlountas est l’auteur de plusieurs films documentaires dont « Ne vivons plus comme des esclaves »

Philosophe, poète, écrivain et réalisateur franco-grec, Yannis Youlountas était l’invité d’un collectif d’associations aubagnaises* le 14 février à La Crypte. Au cours d’un débat fort animé, cet homme proche de Syriza, le nouveau parti au pouvoir en Grèce, a évoqué avec des mots simples l’avenir de la gauche et l’urgence d’une mobilisation citoyenne pour redonner du sens à la politique et « décoloniser l’imaginaire ».

Depuis l’installation en Grèce du gouvernement de Alexis Tsipras, le leader de la coalition de gauche Syriza, bien des choses ont déjà changé dans ce pays soumis par la troïka (BCE, FMI, Commission Européenne) à une cure d’austérité insupportable. Un bras de fer s’est engagé entre le nouveau gouvernement et les partisans européens d’une économie libérale soumise au diktat des marchés. Témoin des changements en Grèce qui pourraient bouleverser le paysage politique à l’échelle européenne en ouvrant une véritable alternative aux politiques d’austérité, Yannis Youlountas est aussi un observateur averti de la vie politique en France.

Au cours d’un débat qui a rassemblé une centaine de personnes sous la voûte de La Crypte face au sociologue Christian Maurel, à l’anthropologue madrilène Ernesto Garcia Lopez , membre de la plateforme citoyenne « Ganemos Madrid » et à Yannis Youlountas, ce dernier a évoqué la situation en Grèce et les espoirs que suscite le changement radical de gouvernance, dans le fond et dans la forme. Il a aussi livré quelques ingrédients du succès de Syriza qui pourraient très bien s’exporter dans d’autres démocraties prises au piège de l’alternance entre la droite et le parti socialiste. L’urgence est, selon lui, de « décoloniser l’imaginaire », de sortir de la « confusion » et de ne pas perdre de vue ce qu’il appelle « les fondamentaux » : «  Aujourd’hui en Grèce, le mot gauche n’est pas un mot tabou. Même le mot antifascisme n’est pas tabou, et ce mot a une résonnance ici à côté de Marseille dans une région où le FN a réalisé ses premiers grands scores. Les deux mots sont portés en Grèce par énormément de gens qui les revendiquent, y compris des gens qui réclament la démocratie directe, à partir du moment où ce mot gauche ne génère pas de malentendus. La  confusion  est à notre avis la principale cause de la catastrophe dans laquelle se trouvent les gens en France. Cette confusion s’exprime dans la recherche de boucs-émissaires. Pour nous aujourd’hui en Grèce, c’est d’abord la crise qui n’est pas une crise mais une escroquerie pour reprendre l’expression de nos amis espagnols, même si c’est une crise de sens avec les nombreuses difficultés économiques et sociales. C’est essentiellement la répartition des richesses qui pose problème. En Grèce depuis 3 ans, les 1000 personnes les plus riches ont gagné 34% de revenus supplémentaires, les autres ont perdu 40% de revenus minimum. C’est un déplacement de la richesse. Même en France, 15% de richesse en plus pour les 1000 personnes les plus riches l’année dernière. Alors c’est la crise pour qui ? ».

Yannis Youlountas a ensuite dénoncé un système libéral dont la globalisation a des conséquences sur l’existence même de la vie sur terre en provoquant des catastrophes humanitaires et écologiques : « Le capitalisme à la papa s’est transformé en un capitalisme de destruction du bien commun. Le libéralisme a pour but de tout transformer en monnaie d’échanges, la terre comme l’humain. Et c’est pourquoi l’une des différences majeures qui permet de définir qui est de gauche et qui ne l’est pas c’est ce refus de destruction du bien commun dans la moulinette des privatisations ».

Ce que nous avons connu ces dernières années n’a rien à voir avec la gauche

Immédiatement après son élection, Syriza a mis fin au programme de privatisations engagé par l’ancien gouvernement du PASOK (le parti socialiste grec, n.d.l.r) qui avait entrepris de vendre la Grèce en pièces détachées au plus offrant. Un vol manifeste du bien commun et une pratique partagée au sein des élites « socialistes » europénnes : « Je suis désolé pour les camarades qui s’en sentent encore proches s’il en reste encore mais qui, sinon le parti socialiste en France a privatisé de grande ampleur durant les deux dernières décennies ? Plus que la droite, les chiffres sont là. Le PSOE (le parti socialiste espagnol, n.d.l.r) a fait la même chose en Espagne. C’est une trahison. En Grèce sous la pression du mouvement social le gouvernement a mis fin au programme de privatisations. Point barre, terminé. Qu’est- ce qui caractérise les partis socialistes dans les dix dernières années dans les pays d’Europe sinon ce processus de privatisations, de destruction des acquis sociaux, du bien commun, notamment des services publics. Aujourd’hui en Grèce nous avons arrêté la privatisation de l’électricité et de l’eau, celle du port du Pirée aussi ».

Ce changement se manifeste dans d’autres domaines comme la privatisation des plages qui était en cours sur les îles grecques : « Depuis la décision d’interrompre leur privatisation, les gens n’attendent même plus l’autorisation légale pour arracher les grillages et les enfants peuvent retourner s’amuser sur la plage sur les anciennes aires de jeux ».

La confusion dont parle Yannis Youlountas c’est aussi cette supercherie qui consiste à vendre aux électeurs un parti socialiste qui se réclame de la gauche en hypothéquant l’avenir de cette gauche : « Désolé pour celles et ceux qui défendent l’idée ni droite ni gauche, il y a des choses toutes simples qui doivent nous ramener hors de la confusion. Ce que nous avons connu ces dernières années n’a rien à voir avec la gauche. En France, le parti socialiste a été baptisé le parti solférinien. En Grèce le PASOK  a été appelé par tous les surnoms et noms d’oiseaux. Il a même été appelé le deuxième parti de droite. Ne pas abandonner le mot gauche a été un enjeu majeur pour la victoire de Syriza ».

Moins de dogmatisme, plus d’ouverture et plus de dialogue, voilà aussi quelques-unes des clefs de la réussite de Syriza : « Énormément de gens qui n’avaient plus l’habitude d’aller voter, soit par résignation, soit par idéologie, sont allés voter en considérant qu’il ne faut pas confondre les outils et l’utopie. Même celles et ceux qui veulent une démocratie directe ne doivent pas s’empêcher pour autant de mettre un bulletin dans l’urne quand ça se joue comme en Grèce à pas grand chose. Avec la souffrance, les expulsions, les enfants qui s’évanouissent dans les cours d’écoles parce qu’ils n’ont pas mangé, les gens qui ne peuvent plus se soigner, qui meurent de cancers alors qu’ils avaient auparavant guéris mais qui après une rechute ne peuvent plus accéder aux médicaments, tout cela est criminel. On peut avoir une utopie la plus humaniste qui soit, si on est pas capable de se salir les mains pour essayer de changer le cours des choses et d’atténuer cette souffrance humaine alors ce n’est pas l’humanisme qui nous caractérise, ce n’est pas l’utopie. Ce qui nous caractérise c’est ce qu’on fait au présent, c’est l’action présente. Le mouvement social a réussi à convaincre énormément de gens qu’il fallait se mobiliser par rapport à cette cohérence entre utopisme et pragmatisme sans opposer radicalité et modération. Certains ont une vue radicale, d’autres plus modérée. En attendant les changements on les désire tous, alors il faut faire ensemble les premiers pas. Il est temps peut-être et c’est ça notre leçon aujourd’hui en Grèce de sortir du dogmatisme, du sectarisme, des idées reçues, de la confusion, du diviser pour mieux régner, de façon à avancer ensemble vers l’utopie, chacun à sa façon, chacun avec ses outils ».

Ce qui nous caractérise c’est ce qu’on fait au présent, c’est l’action présente

Depuis son élection, le gouvernement de Alexis Tsipras est l’objet de menaces et de tentatives d’intimidation de la part des conservateurs européens qui voient d’un très mauvais œil cette Grèce s’opposer aux chargés de missions de la troïka. : « On a vu ces derniers jours la Banque Centrale Européenne essayer de fermer le robinet des liquidités en Grèce, se permettre une action violente et politique et donc pour nous les masques sont tombés. On peut voir clairement que les pouvoirs qui contrôlent les institutions financières et politiques sont hyper autoritaires ».

L’écrivain et cinéaste franco-grec n’hésite pas à comparer cette dictature des marchés, cette dictature d’une certaine vision de la société à laquelle la démocratie grecque doit faire face, à certaines périodes sombres de l’Histoire pendant lesquelles les peuples européens ont du se mobiliser et organiser la résistance, en Grèce avec le putsch des colonels de 1967 à 1975, en France avec le Conseil National de la Résistance. Et de rappeler qu’il y avait dans la Résistance des gens très différents qui avaient pris part pour lutter contre un système devenu toujours plus autoritaire, violent, antisocial et destructeur de la nature également.

Il explique aussi que l’exercice du pouvoir par Syriza permet de dissiper une autre forme de malentendu. En trente années d’exercice du pouvoir par les socialistes, les grecs ont perdu toute confiance en leurs institutions. Cela s’est traduit par un rejet des politiques et une désaffection des urnes. Une forme de « paranoïa » s’est installée que l’arrivée au pouvoir d’une gauche radicale respectueuse de ses engagements a déjà balayée : « Sans attendre les 100 jours, l’essentiel est déjà fait ou en cours. Et ça c’est un examen de conscience très important pour toutes celles et ceux qui avaient encore un doute. On attend pas de Syriza qu’il installe immédiatement une démocratie directe sans une forte poussée du mouvement social, sans que les gens prennent leur vie en mains, dans l’autogestion, dans la multiplication des initiatives. Elles vont se multiplier car les menaces socio-économiques et financières sont très importantes. Mais l’essentiel du programme de Syriza est mis en place. Je vous ai parlé de privatisations, je pourrai vous parler aussi du passage du droit du sang au droit du sol, des petits immigrants qui désormais naissent grecs et d’autres choses encore. Je pourrai vous parler de Thrace, cette région de la péninsule balkanique où l’Union Européenne a dressé un mur aux frontières de la Turquie pour empêcher les immigrants de rentrer, un mur de la honte qui va connaître le même sort que les grillages sur nos plages.

S’il n’y a pas de séparation pour le moment entre l’Église et l’État c’est la seule contrepartie à la présence d’un parti souverainiste aux côtés de Syriza à cause de la difficulté de faire des alliances avec la gauche radicale. Mais pour la première fois, un chef de gouvernement n’a pas prêté serment sur la bible ».

Signe fort et hautement symbolique d’un changement de cap dans ce pays miné par la corruption : le nouveau visage du pouvoir. « Tsipras et ses ministres ont décidé de ne pas habiter les logements de fonction qui leur étaient réservés, raconte Yannis Youlountas. C’est essentiel. Ne pas changer de statut et de conditions de vie, ne pas raisonner par rapport à un statut de classe, à un confort de vie qui amènerait à s’installer dans une espèce de bourgeoisie de la pensée. Le gouvernement a en outre décidé de vendre tout le parc de limousines qui était au service des ministres ». Bref, il s’agit de ne pas couper le cordon ombilical avec le peuple. Ce qui se passe aujourd’hui en Grèce est d’une importance capitale pour l’avenir des pays européens. Cette nouvelle page de l’histoire de l’émancipation des peuples pourrait bien être le préambule à d’autres victoires, demain en Espagne avec le parti Podemos de Pablo Iglesias, plus tard en Irlande et qui sait peut-être en France si les conditions d’une véritable mobilisation citoyenne sont rassemblées.

Ce qui s’est passé entre le 8 décembre 2008 avec la mort d’un militant anarchiste dans le quartier historique de la Résistance à Athènes, les premières émeutes en Grèce au cours desquelles 300 banques ont été brûlées, et l’arrivée au pouvoir de Syriza, est considérable.

Et le franco-grec de prendre à témoin son auditoire : « Six ans après les grèves de la faim et de la soif, vous voyez le chemin parcouru grâce à un imaginaire social, une décolonisation de l’imaginaire, cette capacité à percevoir à quel point tout est entre nos mains, que nous pouvons agir quotidiennement en prenant nos responsabilités, en nous organisant chacun à notre façon, par affinités mais aussi par les convergences de luttes qui peuvent influer sur le cours des choses en utilisant les outils dont nous disposons immédiatement sans attendre le grand soir ou le grand matin. Nous n’avons pas attendu et c’est pour cela que rien n’est fini et que tout commence ».

* Vivre Aubagne Autrement, AC Pays d’Aubagne, Attac, Le Repaire d’Aubagne, Ballon Rouge.

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2 réflexions sur “Yannis Youlountas : en Grèce le mot « gauche » n’est plus un mot tabou

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